L’Armée égyptienne veut étouffer la révolution

Kevin B. Anderson

Summary: This article was translated into French by its editors and published in SolidaritéS. The original, entitled “Egyptian Military Seeks to Extinguish Revolution — by Kevin Anderson,” appeared in English in The International Marxist-Humanist on August 16, 2013. The French translation can be accessed HERE.

Invoquant la résistance des Frères musulmans à l’éviction du président Morsi, l’armée égyptienne tente d’imposer ses choix avec la plus extrême violence. Le plus grave, c’est qu’elle bénéficie aujourd’hui du soutien d’une partie des révolutionnaires, alors qu’elle est, plus encore que les islamistes, le fer de lance de la contre-révolution. Signe des temps: Hosni Moubarak vient d’être libéré… Nous reproduisons ici l’analyse de ces événements par le sociologue états-unien Kevin Anderson.

Le 14 août dernier, l’appareil militaro-­policier égyptien a envahi deux campements pacifiques des Frères musulmans, utilisant des munitions de combat et des bulldozers blindés pour tuer un millier de personnes et en blesser beaucoup d’autres milliers. Au cours de cette journée effroyable, le processus révolutionnaire initié en 2011 a atteint un point de crise, qui porte en lui la possibilité de sa décomposition face à une contre-révolution déterminée.

 

Tragédie du 14 août

 

La volonté de l’appareil militaire de ramener le pays à la dictature de fer de Moubarak est déjà assez inquiétante, mais ce qui fait du 14 août une tragédie au sens le plus profond du terme, c’est qu’il semble, du moins pour le moment, que les militaires bénéficient non seulement du soutien des fidèles de Moubarak, mais aussi de bien des éléments des mouvements démocratiques et révolutionnaires qui tirent leur origine de l’aile non-islamiste de la révolution de 2011. Ceci est particulièrement vrai des libéraux égyptiens.

Au lendemain du massacre, le général Abdel Fattah al-Sisi a enjoint son gouvernement de déclarer non seulement le couvre-feu mais aussi l’état d’urgence, quelque chose que le régime de Moubarak avait pratiqué pendant trois décennies, jusqu’en 2011. En outre, le jour précédent, Sisi n’avait pas fait mystère de ses intentions en faisant nommer 25 gouverneurs provinciaux, dont presque tous jouissaient d’un passé militaire ou policier de partisans inconditionnels de Moubarak.

De leur côté, les Frères musulmans continuent à demander leur retour au pouvoir, attisant les flammes de l’intolérance et du sectarisme en qualifiant leurs opposants de chrétiens et de sionistes, opposés aux « bons » musulmans égyptiens. Ainsi, lorsque les manifestant·e·s favorables aux Frères musulmans sont descendus dans la rue pour protester contre le massacre du 14 août, ils n’ont pas seulement visé les bâtiments du gouvernement ou de la police, mais les monastères et les églises de la minorité copte chrétienne déjà sous pression.

 

Mouvement du 30 juin piégé par l’armée

 

Qu’est-ce que tout cela signifie pour le mouvement révolutionnaire diversifié, massif et démocratique, qui a déclenché les manifestations du 30 juin dernier ayant conduit à l’éviction des Frères musulmans du pouvoir ? Ce jour-là, les dizaines de millions de personnes rassemblées dans les rues appelaient les militaires à sauver le pays de ce qui s’annonçait comme la mise en place d’un Etat autoritaire islamiste, mais elles ne voulaient pas pour autant le retour à un régime militaire. La capacité de ce mouvement à renverser le gouvernement autoritaire des Frères a créé une ouverture pour les forces démocratiques et révolutionnaires, mais aussi pour les militaires.

Malheureusement, ce sont ces derniers qui ont tiré les marrons du feu. Depuis le 30 juin, le mouvement démocratique et révolutionnaire s’est divisé, une large partie de ses rangs préférant miser sur un sauveur militaire suprême plutôt que sur la démocratie. C’est le cas de l’aile dominante, essentiellement libérale, du mouvement Tamorod (Rébellion), ce groupement de jeunes qui a organisé la démonstration du 30 juin dernier. Désormais totalement coopté par les militaires, Tamorod continue à appeler à des manifestations pour les soutenir, même après le 14 août. Un autre exemple de cela est donné par Hamdin Sabbahi, le nasseriste de gauche qui avait remporté un grand nombre de voix aux élections de 2012 : il a récemment déclaré que les révolutionnaires avaient eu tort de scander «A bas le pouvoir des militaires» pendant le régime du Conseil suprême des forces armées, en 2011–2012.

Mais les plus nocifs ont été ces politiciens libéraux qui se sont pressés nombreux pour garnir les strapontins du gouvernement fantoche établi par les militaires, en juillet dernier. Ce type d’opportunisme aura des conséquences tragiques pour le futur de l’Egypte, et ceci, pas seulement dans le court terme, car il servira à discréditer l’idée même de démocratie, comme celle de révolution dans son sens positif et humaniste.

Les Egyptien·ne·s savent très bien que les Etats-Unis financent l’armée égyptienne en lui fournissant, de même qu’à la police, une grande partie des armes utilisées pour la répression.  Le caractère très limité des critiques de Barack Obama au massacre du 14 août a très bien été rendu par le gros titre du Guardian du 15 août dernier : «Egypte: le nombre des tués explose – condamnation internationale en sourdine – Obama en tête». Cela aussi va continuer à hanter ces libéraux qui soutiennent aujourd’hui les militaires, dans un pays et une région où l’impérialisme US est particulièrement méprisé.

 

«Sanglante répétition générale»?

 

Une petite lueur d’espoir est contenue dans la position de principe de certains membres du mouvement démocratique et révolutionnaire. Le libéral, vice-président ad interim, Mohamed El Baradei a démissionné pour protester contre le massacre du 14 août. Le Mouvement du 6 avril, un élément clé de la mobilisation de masse de la jeunesse en 2011, a déclaré depuis : «Les figures principales des Frères musulmans et le gouvernement ad interim ont préféré la confrontation sanglante pour atteindre [leur] but?; le régime voulait renforcer son pouvoir et les Frères musulmans souhaitaient utiliser le sang des victimes pour obtenir des gains politiques». Il a jouté : «La seule façon de mettre fin à la crise actuelle et de placer le pays sur le chemin de la démocratie est de trouver une solution politique qui permette d’atteindre les objectifs de la révolution – la solution qui a été exprimée par le vice-président démissionnaire Mohamed El Baradei» (Al-Ahram Online, 15 août 2013).

Suite au massacre, les socialistes révolutionnaires d’Egypte ont qualifié le 14 août de «sanglante répétition générale de la liquidation de la révolution égyptienne. Elle vise à briser la volonté révolutionnaire de tou·te·s les Egyp­tien·ne·s qui réclament leurs droits, qu’ils·elles soient tra­vail­leurs·euses, pauvres ou de la jeunesse révolutionnaire, en créant un état de terreur»  (Al-Ahram Online, 15 août 2013). Ceci pointe la possibilité réelle que les généraux se retournent sous peu contre les forces démocratiques et populaires, comme elles le font actuellement contre les Frères musulmans.

 

Comment sortir de l’ornière?

 

Aujourd’hui, la répression militaire semble bénéficier d’un substantiel appui populaire, jouant sur le sentiment national et entretenant les rumeurs les plus folles sur le « terrorisme » des Frères musulmans. Cependant, dès lors que l’ampleur de cette répression deviendra plus évidente, avec toutes ses horreurs et ses conséquences inhumaines, il est certain que cet appui diminuera. Par ailleurs, les nouveaux dirigeants militaires n’ont rien d’autre à offrir sur le plan social que les différentes variantes du capitalisme néolibéral. L’économie continuant à piquer du nez, le général Sisi pourrait ainsi se trouver aussi discrédité, d’ici quelques mois, que ses homologues en 2012. Pourtant, même dans cette hypothèse, les militaires pourraient bien avoir réussi alors à se retrancher de telle manière qu’ils restent inexpugnables dans le proche avenir. Il se pourrait aussi que l’opinion bascule à nouveau en faveur des islamistes, si l’armée devait se discréditer rapidement. Et même à défaut de cela, la poursuite de la répression pourrait conduire au développement d’une aile intransigeante et violente du mouvement islamiste, comme dans les années 1990. Dans tous les cas, le mouvement démocratique et révolutionnaire a bien été marginalisé, et c’est la véritable tragédie de l’Egypte en 2013.

Tout comme l’Egypte, en raison de sa taille et de son importance historique, est devenue le baromètre des révolutions arabes, le massacre du 14 août pourrait aujourd’hui saper ce qui reste de l’esprit de 2011 dans d’autres pays. Les événements d’Egypte vont sûrement influencer la Syrie de façon négative, et même peut-être la Tunisie, où la gauche laïque continue de s’affirmer dans un combat sans trêve contre le parti islamiste Ennahda. D’un point de vue global, les derniers développements en Egypte vont contribuer à miner l’idée même de révolution.

Si, toutefois, la gauche égyptienne et mondiale peut tirer les leçons de ces récents événements tragiques, ce qui implique rien de moins que d’éviter tout opportunisme – tant vis-à-vis des forces armées que des islamistes – et d’indiquer clairement ce pour quoi plutôt que ce contre quoi nous luttons, elle pourra en sortir renforcée dans le futur. Compte tenu de la crise durable de la société égyptienne, il est vraisemblable qu’une autre opportunité de mobilisation de masse du mouvement démocratique et révolutionnaire se présente dans un futur pas trop éloigné. Pourtant, à court terme, c’est une phase de régression qui s’ouvre.

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